« Mais comment je vais la dessiner ? » — Ce que l’art-thérapie ne demande pas

Il y a des phrases qui restent.

Celle-là, je l’ai entendue hier, à la maison d ‘arrêt où j’interviens depuis octobre 2023, face à homme qui me regardait avec une perplexité sincère. Je venais de proposer de représenter une émotion désagréable qu’il pouvait ressentir en ce moment. Et Monsieur a demandé :

« Mais… comment je vais la dessiner ? »

C’est une question parfaite, car elle dit tout de ce qu’on croit, à tort, sur l’art-thérapie.


Ce n’est pas un cours de dessin

La première chose que je veux vous dire : l’art-thérapie n’a rien à voir avec savoir dessiner.

Ce n’est pas une évaluation. Ce n’est pas une performance. Personne ne sera jugé sur la qualité de son trait, la ressemblance de sa forme, la beauté de ses couleurs.

Ce qui m’intéresse, ce n’est pas ce que vous faites. C’est ce qui se passe en vous pendant que vous le faites.


L’émotion n’a pas de forme fixe

Quand je propose de représenter une émotion — la colère, l’angoisse, la tristesse, cette chose lourde qui n’a parfois même pas de nom —, je ne demande pas une illustration fidèle. Je ne cherche pas un visage qui pleure ou un cœur brisé.

Je pose une invitation : et si cette émotion était une couleur ? Une texture ? Une pression sur le papier ? Un geste brusque ou hésitant ?

Parfois, c’est un gribouillis rageur qui couvre toute la page. Parfois, c’est un tout petit point, dans un coin, entouré de vide. Parfois, c’est simplement un aplat de noir qu’on a frotté jusqu’à ce que le papier soit chaud.

Tout cela est juste. Tout cela parle.


Ce que la création rend possible

Il y a quelque chose de remarquable qui se produit quand on prend un pinceau, un crayon, de la pâte à modeler, ou même de simples chiffons de couleur : on sort de la tête.

Les émotions difficiles vivent souvent dans les mots qu’on tourne en boucle, dans les pensées qui s’emballent, dans les récits qu’on se raconte depuis si longtemps qu’on ne les entend plus vraiment. Le médium créatif crée une distance. Il met l’émotion , devant soi, sur la feuille, à l’extérieur. Et cette distance, même minuscule, change quelque chose.

On peut alors regarder ce qu’on a fait. Le nommer, ou pas. Le montrer, ou pas. En parler, ou simplement rester avec lui un moment.

C’est dans cet espace-là que quelque chose se joue, se déplace.


Revenir à cette question

« Mais comment je vais la dessiner ? »

Je lui ai répondu : « Comme vous voulez. Ou même comme vous ne savez pas encore. Commencez juste par une couleur. »

Il a choisi le rouge. Puis il a ajouté du noir. Puis il a posé le crayon et regardé la feuille, a exprimé ce qu’il ressentait en voyant le résultat. Et du silence aussi.

Ce silence-là, c’était déjà de l’art-thérapie.

Quelques articles de mon expérience en maison d'arrêt :

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